Que signifie la notion de bilinguisme appliquée par l’État français à la scolarisation de certains enfants sourds ? Premier dialogue entre Philippe Séro-Guillaume et Philippe Geneste.
À l’automne 2025, la décision du gouvernement de supprimer les classes bilingues Langue des signes française (LSF)/français a suscité un fort émoi parmi les sourds et professionnels de la surdité. Le gouvernement a depuis fait marche arrière. Le dialogue qui suit n’ausculte pas tant la décision en cause, mais cherche à approfondir l’idéologie sous-jacente à la politique de la langue en matière de Langue des Signes Française. Pour ce faire, il faut revenir au texte officiel n°37 paru dans le Journal Officiel de la République Française du 17 août 2017, et qui installe le bilinguisme à l’école. Afin que nos lecteurs puissent aisément se repérer nous suivrons l’ordre d’exposition du texte officiel que tout un chacun peut retrouver dans sa version numérique. Toujours pour rendre aisée la lecture, chaque dialogue sera précédé par la citation du texte sur laquelle il porte.
« Acquérir des compétences, des connaissances et des valeurs, s’épanouir dans ses apprentissages, nécessite de disposer d’une langue riche, fluide et partagée. L’article L. 312-9- 1 du code de l’éducation reconnaît la langue des signes française comme langue à part entière. Son acquisition précoce, en famille, à l’école ou dans d’autres environnements sociaux, permet à l’élève sourd de consolider à la fois son appartenance à la communauté sourde et son insertion dans la communauté des entendants. En effet, l’usage de la LSF comme langue d’apprentissage place l’élève dans de bonnes conditions pour réussir son parcours scolaire et s’insérer dans la société. »
PHILIPPE : Le préambule ne peut que satisfaire les tenants de la Langue des Signes Française puisqu’il redouble la reconnaissance officielle de la Langue des Signes Française. C’est une bonne chose, évidemment. D’autre part, il reproduit l’assertion commune à la conception nationale de la langue en tant que condition de la participation à la vie sociale du pays et semble, ce qui est moins commun, supposer une situation égale de la LSF et de la langue française.
PHILIPPE : En effet ce passage a manifestement pour but de satisfaire les militants de la LSF. Ceci dit à y regarder de plus près on s’aperçoit que les rédacteurs ne confèrent pas le même statut à la LSF qu’au français. En effet après avoir lu que la LSF est une langue à part entière on s’attend à ce qu’elle soit considérée au même titre que le français comme une langue d’enseignement.
Ce qui impliquerait, liste non exhaustive :
-l’élaboration de matériel pédagogique en LSF (LSF comme matière et enseignement en LSF d’autres matières) équivalent à ce qui existe en français,
-l’utilisation d’un dictionnaire national bilingue à double entrée, français/LSF-LSF/ français,
-une répartition des matières à enseigner en français et/ou en LSF.
-la création d’une commission de spécialistes chargés d’enrichir la LSF.
Or il n’en est rien on nous parle de « langue d’apprentissage », terme qui renvoie aux activités de l’élève, celui qui apprend.
PHILIPPE : Le mot « apprentissage » n’est pas clair, il subit une distorsion. On pense à un locuteur qui apprend sa langue maternelle ; la langue d’apprentissage est alors celle utilisée quotidiennement dans toutes les situations de vie de l’enfant. Mais, l’expression « langue d’apprentissage » peut aussi recouvrir l’idée d’une langue forgée pour répondre à des sollicitations d’enseignement linguistiques : soit ici, la « LSF » langue d’apprentissage visant l’enseignement du français écrit, puisque le contexte de l’emploi de l’expression « langue d’apprentissage » est un texte officiel « fixant les programmes d’enseignement de la langue des signes française à l’école primaire et au collège » pour les « classes bilingues Français-LSF ».
PHILIPPE : Sans doute faut-il comprendre que Comme l’indique l’UNICEF « Enseigner aux enfants dans une langue qu’ils comprennent est essentiel pour renforcer les compétences fondamentales des enfants en matière de lecture, d’écriture et de calcul. Les questions liées à la langue d’enseignement doivent donc être mises au premier plan dans les dialogues sur les politiques éducatives. »[1] …
PHILIPPE : … si j’applique cette définition à ce dont on parle, cela signifie que la LSF intervient dans l’exercice du français et notamment du français écrit, en tant que médiatrice pour l’acquisition du français écrit …
PHILIPPE : Je reviens sur la définition de l’UNICEF. La LSF n’étant pas conçue comme une langue d’enseignement c’est donc que le français et seul le français est langue d’enseignement. Les explications données en LSF vont aider le jeune sourd à accéder au contenu des textes français. Autrement dit la LSF est posée d’entrée de jeu comme une béquille nécessaire aux acquisitions du jeune sourd. J’imagine que conformément à la théorie de l’iconicité pour expliquer par exemple « instrument de musique » on va signer [PIANO [GUITARE] [VIOLON] … [ETC][2]. En mathématiques on signera pairs par des nombres pairs [2] [4] [6] [ETC] et on signera impair par des nombres impairs [1] [3] [5].
Notons au passage que ces explications sont aussi possibles en français et que ni le concept d’instrument ni celui de nombre par opposition à chiffre ne sont présentés aux élèves avec cette énumération d’exemples. Après tout ça n’est pas grave puisque la LSF n’est qu’une langue d’apprentissage !
Malgré tout, quand on pense aux interdictions qu’ont subi les langues régionales et les créoles dans l’enseignement public, voir la LSF appelée à la rescousse, semble une démarche bien inédite de l’État !… D’où sans doute le flou entourant sa caractérisation comme « Langue d’apprentissage ». Flou d’autant plus dommageable qu’au-delà de l’option bilingue l’interprétation de cours en LSF est désormais une pratique courante. Et comme le dit Sophie Hirschi[3] :
« On demande beaucoup à la langue des signes, beaucoup plus qu’à n’importe quelle autre langue de petite diffusion. Mais c’est à l’interprète que l’on demande le plus ! Il doit transmettre des discours, des cours qui traitent de domaines tout à fait inédits en langue des signes ».
Dès l’ouverture de la formation d’interprète français/LSF proposée par l’ESIT, cette difficulté a été prise en compte. En témoigne cet extrait la brochure du Master d’interprétation français/LSF de 2007 :
« Pour des raisons historiques, la LSF possède à l’heure actuelle un champ d’utilisation et ipso facto un lexique moins étendus que ceux du français. L’évolution constatée jusqu’à présent montre cependant que la LSF commence à se doter de nouveaux outils lexicaux et rhétoriques. Le travail effectué dans le cadre du Master devra accélérer ce développement ; en effet, la clarté, la précision, l’aisance d’une interprétation exigent que les interprètes mettent en œuvre des modalités propres à la langue dans laquelle ils s’expriment. Les interprètes amenés à transmettre de français en LSF des cours à l’université ou des conférences de haut niveau et à exprimer des notions, des concepts non encore institutionnalisés dans cette langue, apprendront à remédier à cette difficulté.
On a du mal à imaginer que les interprètes soient les seuls à être confrontés à la nécessité de la création de nouveaux outils lexicaux et rhétoriques. Les enseignants les éducateurs sont tout autant concernés par cette nécessité. L’Education Nationale occulte cette réalité.
PHILIPPE : La différenciation entre le français et la LSF, différenciation énoncée en langue d’enseignement (le français) et langue d’apprentissage (la LSF) manifeste une inégalité flagrante entre les deux langues. Permets-moi un petit détour historique par le moment, la Révolution française où le français a été instauré langue d’enseignement sur tout le territoire.
Dans l’histoire de l’école publique, depuis la Révolution Française, la langue d’enseignement ciblée doit être le français au fondement du devenir citoyen de tous les habitants de France, quelle que soit, par ailleurs leur langue maternelle. À la fin du dix-huitième siècle, il y a 24 millions d’habitants, 12 millions de français ne parlent pas le français et seuls 3 millions le parlent selon les normes établies par les grammairiens sous la monarchie.
Si comme il semble avéré, la LSF est la lague d’apprentissage dévolue à l’enseignement de la langue française aux jeunes sourds, l’analogie peut se poursuivre : au moment de la Révolution Française la grande affaire était « l’accession du peuple à l’existence nationale » (termes utilisés à l’époque[4]), et cette existence passait par l’usage exclusif du français sur tout le territoire ; aujourd’hui, l’accession des sourds signants passe par l’usage du français enseigné à l’école, avec cette concession que pour accéder à cet enseignement, il est instauré des classes où la langue d’apprentissage menant à la finalité de l’acquisition du français écrit, est la LSF..
PHILIPPE : Que l’accession des sourds passe par l’usage du français et que, ipso facto, ce dernier leur soit enseigné ne souffre pas de critique. En revanche tout autant que l’inégalité de traitement, l’impasse sur le français oral remplacé par la LSF, pose problème. En effet si la LSF doit être confrontée au français c’est au français authentiquement parlé qu’elle devrait légitimement être confrontée. Pour illustrer mon propos, c’est le même procédé de double topicalisation que l’on retrouve en français oral et en LSF avec une tournure telle que la souris, le chat il l’a attrapée.
PHILIPPE : Il faudrait peut-être tout simplement rappeler qu’une langue d’apprentissage se distingue de l’apprentissage d’une langue. Une langue d’apprentissage est une langue qui sert à l’apprentissage de quelque chose, ici le français écrit. La LSF est donc d’emblée conçue comme un instrument… Or, vu qu’il s’agit de section bilingue français/LSF, vu qu’il il y a des cours de LSF, l’expression « langue d’apprentissage » pour la seule LSF est effectivement d’une signification trouble, ambiguë au moins.
À suivre
[1] UNICEF version numérique
[2] Exemple d’iconicité donné par le linguiste Christian Cuxac
[3] Les aides à la scolarisation des élèves déficients auditifs : le témoignage d’une interprète, lesart psychomécanique, 24 mars 2026 https://www.lesart-psychomecanique.fr/les-aides-a-la-scolarisation-des-eleves-deficients-auditifs-le-temoignage-dune-interprete/.
[4] Lire Balibar, Renée, Laporte, Dominique, Le Français national, politique et pratique de la langue nationale sous la révolution française, présentation de Étienne Balibar et Pierre Macherey, Paris, Hachette, 1974, 224 p. ; Brunot, Ferdinand, Histoire de la langue française des origines à nos jours. Tome VII La Propagation du français en France jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, bibliographie établie par Frédéric Deloffre et Jacqueline Hellegouarc’h, Paris, Librairie Armand Colin, 1967, 360 p. ; Brunot, Ferdinand, Histoire de la langue française des origines à nos jours. Tome IX La Révolution et l’Empire. Première partie : le français, langue nationale, bibliographie établie par Suzanne Moncassin, Paris, Librairie Armand Colin, 1967, 360 p.