L’extension de l’inclusion scolaire rend nécessaire une réflexion approfondie sur la fonction et la nature de l’interprétation dans les classes où de jeunes sourds sont inclus.
Pourquoi, aujourd’hui, redonner à lire un entretien que nous avait accordé Sophie Hirschi (interprète en langues des signes, Directrice adjointe du Master d’interprétation en langue des signes de l’ESIT, Université Paris 3) en 2018 ? Déjà, elle pointait avec pertinence la problématique de l’interprétation auprès de jeunes sourds intégrés en classe ordinaire ou adaptées.
Entretien avec Sophie Hirschi
Philippe Séro-Guillaume : Vous exercez l’interprétation depuis un certain temps, par ailleurs vous l’enseignez à l’ESIT. Pourriez vous me dire quelle part vous consacrez à l’interprétation de cours ?
Sophie Hirschi : J’ai travaillé pendant quinze ans auprès de jeunes sourds dans la structure d’intégration 2LPE[1]. Cela a été mon premier travail d’interprète auprès de lycéens et d’étudiants en situation pédagogique. C’est-à-dire en inclusion en milieu ordinaire au lycée pour les cours d’enseignement général ou de langue et à l’université en licence d’histoire ou en maîtrise de linguistique.
– J’imagine que vos prestations sont de nature très différente selon le contexte … ?
– Oui. Au lycée par exemple les possibilités d’interaction avec l’équipe enseignante et les élèves, que ce soit avant, pendant et après les cours, sont plus grandes.
Avant pour la préparation : contenu des cours, pratique et disposition de la salle, indication technique, gestion de la parole, conseils aux enseignants pour s’adresser aux élèves. Par exemple, si le professeur distribue ou projette un texte à lire en classe ne pas faire de commentaires pendant la lecture !
À l’université comme au lycée les enseignants donnent toujours les préparations pour les cours – mais ils sont en général moins accessibles. On a plus souvent affaire à des cours magistraux. Et puis il y a le fait que l’étudiant sourd, surtout lorsqu’il est seul, a plutôt tendance à vouloir se fondre dans la masse. Ne souhaitant pas attirer l’attention, il préfère que l’interprète se fasse discret. En groupe, l’union fait la force, les étudiants sourds ont souvent une autre attitude. Ils sont plus à l’aise, ils s’affirment nettement plus et font valoir plus facilement leurs besoins.
– Pourriez revenir sur les interactions que vous évoquiez ?
– Il peut s’agir par exemple d’interrompre l’enseignant qui (oubliant la consigne) commence à commenter un texte avant que les étudiants aient fini de le lire. Ou encore, cette fois ci en m’adressant à l’étudiant sourd, pour lui préciser un point que je suis sûr qu’il ignore.
Dans toutes les situations l’interprétation doit permettre la transmission des connaissances. Si ça va trop vite … que je n’ai pas le temps, je le signale à l’enseignant. Lorsqu’il s’est établi une bonne coopération entre tous les acteurs (professeur, élèves sourds et élèves entendants – il ne faut pas les oublier – ou étudiants), si je sens qu’un lycéen sourd a envie de poser une question ou bien que quelque chose lui échappe… je vérifie que l’interprétation a été bien comprise. Si tel n’est pas le cas, j’apporte le complément d’information nécessaire à la compréhension.
– Il me semble que l’on demande beaucoup à la LSF. En effet dans le cadre d’un autre enseignement bilingue, français/breton, par exemple, l’Éducation nationale ne propose pas, loin s’en faut tous les cours en breton ; tout simplement parce que certains domaines n’ont pas été pris en charge par le breton, pour des raisons historiques que l’on connaît et cela sans que, pour autant, le statut de langue du breton ne soit remis en cause. Alors que l’interprétation en langues des signes est exigible quel que soit le cours.
– En effet on demande beaucoup à la langue des signes, beaucoup plus qu’à n’importe quelle autre langue de petite diffusion. Mais c’est à l’interprète que l’on demande le plus ! Il doit transmettre des discours, des cours qui traitent de domaines tout à fait inédits en langue des signes. On a décrété le bilinguisme sans doter la langue des signes des moyens nécessaires à sa mise en œuvre : commission de spécialistes pour l’enrichissement non seulement lexical mais aussi rhétorique. En effet on ne délivre pas un cours comme on communique dans la vie quotidienne !
En outre il faut souligner le fait que la langue d’étude, la langue écrite, reste le français. Il y a toujours un aller retour entre le français et la langue des signes. La première difficulté comme je viens de le dire est que souvent il n’y a pas de signe correspondant à telle ou telle notion relevant d’un domaine de spécialité (géologie, philosophie …etc.). La seconde, qu’il y ait ou non un signe pour représenter la notion en question, est que l’interprète en plus de son interprétation proprement dite à savoir passer le sens, doit introduire la terminologie française. Terminologie dont le lycéen ou l’étudiant aura besoin tout au long de ses études, terminologie qu’il va retrouver dans les écrits auxquels il sera nécessairement confronté : manuels scolaires, résumés de cours, prises de notes etc. Cela introduit une surcharge de travail importante (épellation du ou des mots) ; pendant ce temps le cours continue. C’est aussi bien sûr une surcharge cognitive pour le jeune. Décoder un mot ou un ensemble de mots inconnus n’est pas chose facile et est une opération peu « rentable » en termes d’efficacité.
– Cela remet -il en cause le fait qu’il faille introduire les mots français inconnus du jeune sourd ?
– À mon sens il faut bien distinguer deux cas de figure. Soit on a affaire à un lycéen ou à un étudiant bilingue et l’utilisation du français signé est tout à fait légitime et fructueuse.
Le destinataire de l’interprétation parce qu’il maîtrise le français et la langue des signes va pouvoir tirer profit de tous les modes d’expression utilisés par l’interprète, langue des signes très idiomatique, français signé au plus près du français ou épellation de mots français accompagnée le cas échéant d’articulation.
– Je vous rejoins tout à fait. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la variété de ces modes d’expression ne trouble pas le destinataire. Bien plus, l’aller-retour entre plusieurs formes de représentation d’un même contenu notionnel soutient l’attention, favorise, renforce la compréhension chez le destinataire, allège la charge cognitive.
– Il en va tout autrement lorsque le destinataire n’est pas bilingue et que l’interprétation vient pallier une connaissance médiocre du français ! C’est le contraire qui se passe ! Même si l’interprétation est de très bonne qualité, la somme des informations qui sont restituées au lycéen dépasse ses capacités et constitue une charge cognitive exorbitante. N’ayant pas nécessairement compris les mots épelés par l’interprète, il a encore besoin d’aide pour comprendre le manuel scolaire, les notes prises pour lui ou réviser ses cours. Il n’est pas autonome !
– En fait les dispositifs d’intégration avec interprétation en LSF ne seraient pas pleinement efficaces ?
– Vaste question ! En milieu pédagogique, comme nous venons de l’évoquer, l’interprétation comporte une part de médiation très importante. À mon sens il serait souhaitable d’introduire le plus tôt possible, dès la fin du primaire, une transcription de la parole en classe qui serait projetée au tableau et fournirait aux jeunes sourds un véritable bain de langage, un accès réel au français. J’insiste sur l’écrit parce que les phrases, lorsqu’elles sont écrites, se succèdent plus lentement qu’à l’oral ou qu’en français signé ; et elles donnent une image complète, fidèle de la langue française. Bien sûr il n’est pas question de démarrer cela du jour au lendemain ! Il faudrait étudier la question et imaginer une mise en œuvre progressive concertée et encadrée par une équipe pluridisciplinaire !
– Cette proposition risque de heurter les militants de la LSF.
– Ils passent sous silence les difficultés qui ont été évoquées précédemment. La proposition que j’avance ne signifie surtout pas que la langue des signes ne serait plus la langue de sourds. Bien au contraire. Ces derniers en s’appropriant dans leur cursus scolaire le français, pourraient lire, améliorer leurs connaissances, avoir accès à des formes de discours, de raisonnements plus abstraits plus conceptuels. Vraiment bilingues, lecteurs et signeurs compétent et autonomes, ils seraient à même d’enrichir leur propre langue, la langue des signes !
– D’accord avec vous. Si la langue des signes doit s’enrichir c’est parce que les sourds auront largement accès aux études secondaires et universitaires. Cet accès signifiera tout autant que le français sera devenu la langue des sourds. Et en ce qui concerne l’interprétation ?
– Cela entraînerait un changement de taille. L’interprétation ne serait plus une béquille, un palliatif pour colmater des lacunes en français, mais un réel plus en ce sens qu’entre l’interprète (émetteur) et les sourds (récepteurs) s’établit une relation dynamique de même nature que celle qui s’établit entre l’enseignant ou le conférencier qui s’adresse au public entendant.
Entretien préalablement paru dans la revue Connaissances et surdités d’ACFOS N° 62, 2018
[1] Deux Langues pour une Education