Les exigences en matière de communication sont très variables selon la situation et l’étendue du connu partagé par les interlocuteurs.
En famille, sur le point de quitter le domicile, une mère[i] peut lancer à la cantonade « Le canapé ! » qui sera compris par ses enfants comme signifiant « Fermez la porte du salon afin que le chaton que nous venons d’adopter ne vienne pas faire ses griffes sur le canapé en cuir ».
Imaginons que cette mère s’aperçoive au bout d’un moment qu’elle a oublié de fermer la porte du salon et qu’elle téléphone à son frère qui habite tout près, frère qui n’est pas au courant de l’achat du chaton. Elle serait obligée d’être autrement plus explicite : « Nous venons d’acheter un chaton adorable mais il a tendance à se faire les griffes sur le canapé. J’ai oublié de fermer la porte du salon. Pourrais-tu passer et t’assurer que le chaton n’y est pas et fermer la porte du salon. Merci, bises »
Il ne faut pas s’étonner du fait que ce qui vaut pour la communication au quotidien vaille aussi pour l’interprétation. À ce propos Antin Rydning note que le public qui assiste à une conférence ne réagit pas toujours de la même façon à la qualité de l’interprétation. Une conférence même mal interprétée est comprise par un public de spécialistes du sujet abordé qui ne remarque absolument pas la médiocre qualité de l’interprétation. Il suffit que vienne, sur le tapis, un sujet inédit pour que ce même public se plaigne de l’interprétation.
Comme l’indique Antin Rydning :« Plus l’information a valeur de nouveauté, plus l’explicite de la formulation a d’importance. »[ii]
L’enseignant qui fait cours à ses élèves sourds ou leur donne des explications en langue des signes se trouve dans une situation comparable à celle de l’interprète de conférence vis à vis de son auditoire pour deux raisons.
La première est que même s’il n’interprète[iii] pas à proprement parler son cours il élabore son discours à partir de connaissances acquises à partir de documents rédigés en français puisqu’il n’existe pas de matériel pédagogique en langue des signes dont il pourrait s’inspirer. Qui plus est, il peut être amené à exprimer des notions des concepts non encore institutionnalisés en langue des signes.
La seconde est que l’explicite de sa formulation à une grande importance puisque les informations qu’il transmet aux élèves sourds ont valeur de nouveauté puisque par définition, ils viennent apprendre.
La remarque d’un collègue sourd professeur de LSF va nous permettre de cerner ce à quoi correspond l’explicite de la formulation en LSF. À l’occasion de l’étude d’un extrait signé, il me disait « le signeur a un lexique varié et riche mais malgré cela je ne comprends pas ce qui est signé, aucune personne n’est mentionnée »
Un exemple permettra d’illustrer comment répondre à l’attente du professeur de LSF. Nous allons voir comment on peut rendre le propos suivant : La tenue de deux manifestations va entraîner une démobilisation des sourds (…).
D’abord, il faut mettre en scène la personne concernée à savoir ici, un/le sourd : il ne s’agit pas de proposer une interprétation canonique mais d’illustrer la démarche ; il faudrait procéder comme si en français on disait le sourd va se dire « une première manifestation j’y suis allé, une deuxième c’est trop ou c’est inutile » ; suivi d’un commentaire comme : Voilà ce qui va arriver
Soit en langue des signes
[SOURD] [ –>] (posé à droite par le droitier)
(discours intérieur) [MANIFESTATION] [JE-PARTICIPE]
[MANIFESTATION] [ENCORE] [JE-M’ABSTIENS] ou [TROP] ou [PAS-LA-PEINE]
[ÇA] [VA-VA]
Cette façon de procéder qui donne un tour plus concret à l’expression n’est pas propre à la langue des signes. Plus exactement elle n’est pas un fait de langue mais un fait de discours qui peut être mis en œuvre quelle que soit la langue utilisée.
En témoigne cet extrait de l’interview radiodiffusé d’une jeune fille entendante s’exprimant spontanément en français. Cette dernière déclare : « C’est l’esprit de …. tu me dis ça, je te dis le contraire ! », le tout avec le changement d’intonation approprié. Son propos est très clair. Elle explique tout simplement qu’elle a l’esprit de contradiction. Esprit de contradiction qui implique au moins deux entités : un interlocuteur tu, un locuteur me je et l’interaction dis ça/ dis le contraire.
Cette façon de procéder serait autrement plus appropriée pour interpréter en langue des signes « j’ai l’esprit de contradiction » qu’un transcodage besogneux tel que :
[TÊTE/ ESPRIT] [CONTRAIRE]
J’ai nommé scénarisation cette opération de discours qui consiste à actualiser les interactions sous-jacentes au texte. Alors qu’on la retrouve couramment dans les échanges spontanés, la scénarisation n’est jamais utilisée pour faciliter l’interprétation en langue des signes.
À l’occasion de stages de formation consacrés à l’utilisation de la LSF en cours ou lors des stages destinés à des entendants, parents d’enfants sourds ou étudiants, j’ai pu constater que lorsqu’ils sont confrontés à la traduction d’un passage soutenu ou abstrait tous les stagiaires très spontanément – Sans doute l’influence de l’explication de texte abondamment pratiquée pendant la scolarité – essayent de reformuler ce passage avec des mots plus simples, plus usuels, moins abstraits pour pouvoir le signer plus facilement.
Remplacer une phrase par une autre phrase (paraphrase) remplacer un mot par un groupe de mots (périphrase) sont des opérations dont il n’est pas question de nier l’intérêt s’agissant d’un cours de langue. Toutefois il ne faut pas confondre explication de texte et interprétation. Scénariser en interprétant n’a rien à voir avec la périphrase, la paraphrase utilisées pour l’explication de texte. Scénariser serait plus à rapprocher du travail de l’adaptation d’un roman au cinéma, à l’élaboration d’une scène à partir d’un texte littéraire. Essayer d’interpréter en langue des signes un énoncé abstrait en s’appuyant sur une explication de texte, en se posant la question de savoir comment on signe tel ou tel mot, c’est courir à l’échec.
Scénariser c’est répondre à la question « Qui, fait quoi ? », actualiser les interactions sous-jacentes sans borner la compréhension à l’appréhension d’un événement particulier décrit dans le détail. Autrement dit procéder en langue des signes comme la jeune femme qui, en français, pour signifier qu’elle a l’esprit de contradiction déclare : « C’est l’esprit de … tu me dis ça, je te dis le contraire ! »
Philippe Séro-Guillaume
Notes
[i] Exemple emprunté à Marianne Lederer
[ii] Rydning, A, 1992, Qu’est-ce qu’une traduction acceptable en B ? Les conditions d’acceptabilité de la traduction fonctionnelle dans la langue seconde du traducteur, thèse ronéotée, citée par Marianne Lederer, La traduction aujourd’hui, p.158.
[iii] En ce qui concerne les interprétations simultanées, le fait que l’opération se déroule à la vitesse de la parole ajoute une difficulté supplémentaire qu’il est inutile de développer ici, mais elle met en jeu les mêmes stratégies.