Etonné par le peu d’échos rencontré par la transcription de la Langue des signes française proposé par Philippe séro-Guillaume, il nous a semblé opportun de revenir sur le sujet, afin d’en expliciter la problématique et d’en cerner les enjeux , dont ceux liés à l’enseignement, à la rééducation mais aussi à la vie commune dans la société.
Philippe Geneste : Tu as proposé une transcription de la LSF. Pourquoi n’avoir pas parlé d’écriture de la LSF ?
Philippe Séro-Guillaume : Aussi efficace soit-il un système de notation – et cela vaut pour celui que je propose – ne constitue pas d’emblée une écriture. L’économie du discours écrit n’est pas celle du discours parlé. On sait que les contraintes de l’écrit sont telles que la transcription intégrale d’une intervention orale spontanée ne rend pas justice à son auteur et doit le plus souvent pour ce faire être profondément remaniée. C’est pourquoi il ne serait pas pertinent de considérer qu’une transcription, aussi complète soit-elle, des discours signés, discours qui au-delà de la singularité de la langue des signes satisfont à l’économie du discours « oral » (non écrit), ici le discours signé en situation d’interlocution, puisse constituer à proprement parler une écriture de la langue des signes. Pour qu’une transcription devienne une écriture il faut qu’elle fasse l’objet d’une pratique collective, consensuelle, concertée et durable, qu’elle permette aussi l’expression individuelle et artistique et qu’elle soit dûment enseignée. Ce n’est que si tel est le cas que l’argument du transfert des compétences acquises en langue des signes vers le français ou toute autre langue chez le jeune sourd pourra jouer à plein. Nous n’en sommes pas encore là.
Philippe Geneste : Est-ce que cette transcription, comme toute transcription, au fond, n’est pas une objectivation des formes de la langue des signes française et d’ailleurs utilisable pour toute langue des signes dans un contexte d’écriture fondée sur l’alphabet ?
Philippe Séro-Guillaume : Tout à fait. La transcription est basée sur une analyse des paramètres physiologiques qui conditionnent la production des signes.
Ces paramètres sont appelés les chirèmes (du grec : main). Il s’agit des cinq chirèmes suivant :
- la chirie (du grec : main) : la forme de la main rectrice
- la tropie (du grec : tourner) : l’état de torsion de l’avant-bras
- la topie (du grec : lieu) : l’emplacement où est effectué le signe
- la kinésie (du grec : mouvement) le mouvement en termes d’activité des articulations
- la synie (du grec : avec) : l’activité de la main non rectrice en termes de symétrie
Les chirèmes constituent en quelque sorte un équivalent des traits phonologiques qui permettent la réalisation des phonèmes. C’est pourquoi la transcription que je propose est applicable telle quelle à toutes les langues des signes. En effet les langues des signes mettent en œuvre les mêmes signifiants manuels. En effet elles ne se sont pas développées en créant ex nihilo des signifiants manuels spécifiques mais en les empruntant aux gestes de la vie quotidienne. Ce faisant, elles mettent en jeu les configurations usuelles que prend la main et ipso facto l’avant-bras dans les divers modes de préhension, de percussion, de contact et d’expression gestuelle. Tous les signifiants sont des gestes « détournés » de leur vocation première. Ce point a des conséquences étonnantes qui méritent que l’on s’y arrête.
Avec les langues vocales nous sommes confrontés à un phénomène connu de tous. Une fois adulte, il nous est très difficile d’apprendre une langue étrangère au point de la parler sans accent. Chaque langue dispose d’un ensemble limité, différent d’une langue à l’autre, de phonèmes qui ne sont pas accessibles aux locuteurs non natifs, par exemple le th anglais pour un francophone. À contrario l’exécution des signes d’une langue des signes étrangère ne pose aucun problème particulier. En effet, lorsque l’on passe d’une langue des signes à une autre, on retrouve les mêmes signifiants manuels issus d’un fond universel : celui que constitue l’ensemble des modes d’utilisation de la main. Les difficultés sont d’un autre ordre. D’une langue à l’autre, les mêmes signifiants manuels peuvent prendre des significations très différentes. Les sourds racontent toujours avec beaucoup de plaisir les quiproquos qui naissent de ces similitudes trompeuses. Similitudes de même nature que celles qui concernent les gestes des entendants puisque par exemple le même signifiant main fermée pouce tendu peut signifier pour un occidental tout va bien, super alors que pour un afghan, un irakien ou un iranien il constitue une insulte particulièrement vulgaire.
Philippe Geneste : Pourquoi dis-tu que les pictogrammes sont à écarter ?
Philippe Séro-Guillaume : Parce que les pictogrammes ne transcrivent pas la langue des signes. Dès qu’il est question d’écriture, de transcription de la langue des signes, il se trouve toujours quelqu’un pour évoquer le recours aux pictogrammes qui seraient conformes au « génie de la langue des signes ». Les études consacrées aux pictogrammes esquimaux et aux winter conts [1] des amérindiens montrent qu’effectivement bon nombre de pictogrammes notent un signe gestuel mais que, par ailleurs, beaucoup d’autres sont issus, pour des raisons d’économie, de représentations de gestes, d’objets, d’actions ou de personnes. En fait, les pictogrammes ne transcrivent pas, à proprement parler, les signes manuels ni ceux des langues vocales, mais en sont venus à constituer des systèmes de communication autonomes[2] et non pas des systèmes d’écriture de langue. C’est là que réside leur intérêt mais aussi leur limite. Ils permettent une certaine forme d’écriture qui ne requiert aucune analyse de sa langue, de la part de leur utilisateur. Cette caractéristique du pictogramme me conduit à le rejeter sans appel dans le cadre d’un projet dont l’ambition est très précisément de faciliter une prise de conscience linguistique chez les scripteurs lecteurs sourds en plaçant la langue des signes en position d’objet par le truchement de l’écrit.
Philippe Geneste : Peux-tu expliquer pourquoi une transcription qui repose sur analyse physiologique des signifiants manuels a vocation universelle
Philippe Séro-Guillaume : Ça se comprend aisément. L’analyse componentielle fournit la base d’une transcription qui peut permettre l’utilisation des médias les plus usuels de télécommunication (les claviers d’ordinateur utilisent l’alphabet romain). À partir des principes d’analyse proposés il est tout à fait possible d’envisager un système de transcription utilisant un autre alphabet, arabe ou cyrillique par exemple ou les caractères chinois ou même un code créé à cet effet bien que cela implique la création d’un clavier spécifique ou au moins l’adaptation d’un clavier existant.
Philippe Geneste : La transcription que tu proposes rend lisible la LSF. Son adoption par la communauté sourde et entendante, et notamment dans l’enseignement, permettrait de faire entrer la Langue des Signes Française dans le concert des langues écrites. Je comprends mal que les tenants de la Langue des Signes Française n’aient pas marqué leur soutien à ce travail de ta part, travail qui repose sur l’analyse des gestes. D’après toi, est-ce parce que la loi édicte que l’écrit de la LSF est le français et qu’il ne faut pas contrevenir à la loi ? Est-ce parce que le français doit rester LA langue nationale… mais la transcription de la LSF ne lui ferait pas d’ombre… ?
Philippe Séro-Guillaume : Encore une fois précisons que la transcription n’est que le prélude à une éventuelle pratique scripturale de la LSF. Je ne pense pas que cette transcription ait pu être considérée comme une mise en cause du primat de la langue française. Mais dans le cadre de la prise en charge scolaire des jeunes sourds, lorsque la LSF est utilisée, elle est considérée comme faisant fonction d’expression orale…. Donc il n’y a pas besoin d’écrit !
Par ailleurs la reconnaissance du droit à l’éducation dite bilingue Français/LSF s’est limitée à cette seule déclaration. La fameuse loi de 1991 n’instaure pas à proprement parler le bilinguisme mais le libre choix d’une communication bilingue LSF/français. Cette loi relève plus d’un effet d’annonce que d’un engagement réel de l’État. Développer un véritable bilinguisme impliquerait par exemple, et comme cela a été fait pour la langue bretonne :
– la création au plan national d’un groupe de travail, d’un comité scientifique auquel on confierait l’enrichissement lexical et rhétorique de la LSF (on ne s’exprime pas dans un colloque scientifique ou un cours, comme on s’exprime dans la vie de tous les jours),
– la création de matériel pédagogique, l’équivalent en LSF des supports pédagogiques et didactiques scolaires, et bien évidemment l’utilisation d’un dictionnaire national à double entrée : français/LSF et LSF/français.
Enfin le fait que ce soit un entendant qui propose cette transcription peut, indépendamment de son efficacité, susciter des réticences chez les défenseurs de la Langue des signes.
Philippe Geneste : Peux-tu rappeler en quoi la transcription serait une aide pour l’enseignement ?
Philippe Séro-Guillaume : À défaut d’une écriture, une transcription de la langue des signes, commune à tous les établissements scolaires, serait fort utile. La langue des signes n’est pas utilisée dans les seuls établissements, peu nombreux, qui affichent un projet bilingue français/langue des signes stricto sensu. Dans leur immense majorité les élèves sourds et malentendants, sont scolarisés dans des établissements où on leur propose conjointement la méthode orale et l’utilisation de la communication gestuelle. Autrement dit, les professionnels, lorsqu’ils ont affaire à des élèves sourds, ne peuvent pas ignorer totalement la langue des signes. Le cas échéant et, dans la mesure de leurs moyens, ils peuvent être amenés à ponctuer leurs discours vocaux de signes pour les rendre plus accessibles à leurs élèves, à donner des explications en langue des signes, à comparer français et langue des signes. Dans la majorité des établissements, nous ne sommes pas en présence de bilinguisme français/langue des signes ou d’oralisme strict, mais de ce qu’il conviendrait d’appeler une symbiose entre français et langue des signes. Dans ce cadre, lorsqu’ils ont besoin de noter les signes ou de les faire noter par leurs élèves, les enseignants font flèche de tout bois avec des reproductions de dessins[3] pris sur tel ou tel dictionnaire ou des symboles inventés pour l’occasion. Evidemment les moyens utilisés varient considérablement d’un établissement à l’autre, d’une classe à l’autre dans un même établissement. Il serait fort utile de proposer une transcription commune à tous les établissements scolaires, les chercheurs, etc.
Par ailleurs jusqu’à présent, il était impossible de proposer un dictionnaire bilingue français/langue des signes d’un maniement aisé. En effet s’il est facile d’aller chercher le signe correspondant à tel ou tel mot français, l’opération inverse s’avère impossible puisque la langue des signes ne possède pas d’écriture. L’analyse et la transcription que j’ai mises au point permettent un classement des signes et ipso facto l’établissement de dictionnaires langue des signes/français. Ces dictionnaires seraient généraux et thématiques absolument nécessaires aux praticiens de la langue des signes, sourds, enseignants, élèves sourds, interprètes, étudiants en interprétation.
Pour être très clair, on imagine sans peine comment on peut aller chercher un signe à partir d’un mot. L’opération inverse, aller chercher le(s) mot(s) correspondant à un signe dont on ne connaît pas la signification devait être réalisable pour que l’on puisse vraiment parler de dictionnaire bilingue. Cette opération n’est pas tout à fait aussi aisée que lorsqu’on va du français vers la langue des signes, plus exactement elle n’est pas aussi habituelle ; mais grâce à l’analyse componentielle elle est aisée. A l’écran on peut faire apparaître des tableaux présentant, sous forme d’images fixes ou de séquences animées, les divers composants du signe, les chirèmes – il suffit de cliquer sur un ou mieux sur deux chirèmes pour qu’apparaisse la liste (elle sera moins longue avec deux paramètres, encore moins longue avec trois et ainsi de suite) des signes comportant ces paramètres. En les visionnant on peut identifier le signe recherché et ipso facto trouver le(s) mot(s) lui correspondant. C’est l’ordinateur qui fait le travail. L’utilisateur n’a pas besoin de connaître encore moins de maîtriser l’analyse et sa transcription. Il lui suffit de consulter les tableaux établis à partir de cette analyse. Donc pas d’affolement !
Toutefois cette analyse et sa transcription peuvent être fort utiles pour ceux qui veulent approfondir leur connaissance de la langue des signes, faire de la recherche ou développer une écriture pour la langue des signes.
Philippe Geneste : La transcription n’a trouvé aucun soutien dans les instances de direction de l’enseignement. Comment peut-on expliquer ce désintérêt ?
Philippe Séro-Guillaume : J’ai procédé à l’analyse componentielle et à la transcription des 850 signes que comporte le Dictionnaire LSF/français bilingue et informatisé, Le Fournier signé, CNEFEI, Cédérom PC, 1999 ainsi que des 2000 signes que comporte la seconde édition de ce dictionnaire[4] publié par l’INSHEA en 2007. L’ouvrage a reçu la Médaille d’or du CIREC (Concours International de Recherches Educatives et de Création). Malgré cette distinction et des démonstrations positives, il n’a jamais été diffusé pas plus que la transcription.
Philippe Geneste : Depuis 2005, les textes officiels parlent de « bilinguisme » français/LSF dans l’enseignement. Bilinguisme, cela équivaut à une reconnaissance nationale de la LSF. Or, il n’y a pas de langue nationale ou nationalement reconnue, sans normes nationales de ladite langue, que ce soit pour l’usage ordinaire ou pour un usage littéraire u scientifique ou technique. Sans transcription, il me semble difficile que soient établies des normes qui permettent à la LSF d’évoluer harmonieusement et surtout qui thésaurise ses diverses avancées. Je dis cela parce qu’on est dans une société de l’écrit et qu’une reconnaissance d’une langue sans connaissance de son écrit, ça me semble peu compatible. Mais je me trompe peut-être.
Philippe Séro-Guillaume : Cette transcription peut fournir la base nécessaire à une écriture de la LSF. L’écriture introduit un recul émotionnel, une capacité d’abstraction, de mémorisation de capitalisation et de communication à distance avec une grande économie de moyens. Cet accès à l’écrit est attendu par de nombreux parents d’enfants sourds, de praticiens de la surdité qui y voient une des conditions majeures de la reconnaissance académique de la langue des signes et d’un bilinguisme vrai. Cette écriture permettrait aux sourds d’opérer un réel transfert des compétences acquises en langue des signes vers leur langue nationale en l’occurrence le français
Entretien réalisé en septembre 2025
Notes
[1] Véritables annales en images réalisées par les indiens d’Amérique du Nord appartenant à la confédération des Dakotas.
[2]Pour être tout à fait exact on a vu apparaître en association aux pictogrammes des indications concernant la prononciation cet usage s’est développé avec les idéogrammes.
[3] Dessins élaborés à partir de photos de signes
[4] 2007 Dictionnaire bilingue français/LSF, LSF/français, Le Fournier signé, Cédérom collection ASH, Adapter les pratiques pour scolariser tous les élèves, Collection nationale du réseau Scérén, Coédition Scérén/CRDP du Nord-Pas de Calais/ INSHEA de Suresnes, 2e édition.