Considérer la pratique de l’interprétation et celle de l’interface depuis une perspective historique récente permet de mieux saisir les avancées mais aussi le champ des progrès à réaliser en matière d’accompagnement des sourds
Dans l’entretien qui suit, datant du 1 novembre 2016, on comprend l’évolution qui a abouti à l’opposition couramment admise entre les métiers d’interface et d’interprète. Cette problématique était au cœur de la discussion avec Charles Griffe, à l’époque, Directeur de l’ARIS (Association Régionale pour l’Intégration des Sourds) prestataire de service en matière d’interprétation en langue des signes et qui s’est transformé en un échange de vue à propos de l’évolution de la demande dans ce domaine. L’entretien a été réalisé au moment de l’adoption de la Loi n° 2004-626 du 30 juin 2004 relative à la solidarité pour l’autonomie des personnes âgées et des personnes handicapées.
L’ARIS c’est 2670 missions d’interprétation pour l’année 2004 pratiquement dans tous les domaines, soit sans être exhaustif : social, judiciaire formation professionnelle, études universitaires, la formation et les interprétations de liaisons qui représentent le principal, les conférences ne représentant qu’une petite partie de l’activité.
Philippe Séro-Guillaume : Y a-t-il une évolution marquante en ce qui concerne l’interprétation ?
Charles Griffe : Oui il y a un phénomène nouveau. Ce que l’on attend d’un interprète c’est qu’il fournisse une prestation qui au final puisse être qualifiée de neutre ; en ce sens que son interprétation doit être indépendante de toute préférence subjective, de tout préjugé, de toute déformation plus ou moins volontaire du discours originel. La neutralité est donc le résultat à atteindre. Il y a, me semble-t-il, chez certains praticiens confusion entre moyen et résultat. En effet, leur souci de n’interférer en aucune manière dans la communication est porté à un degré tel qu’ils adoptent une attitude extrême qui va à l’encontre de l’objectif de neutralité et perturbe la communication qu’ils sont censés faciliter. Ils refusent le moindre échange avec leurs clients en se retranchant derrière leur code déontologique.
Ph. S-G. : Certains interprètes ont poussé le souci de neutralité à un tel point qu’ils adoptent un comportement surprenant. Lorsqu’ils téléphonent pour un sourd ils ne se présentent pas. Tout récemment j’ai entendu au téléphone une voix de femme me déclarer : Bonjour ici Monsieur untel… Il m’a fallu un certain temps pour comprendre de quoi il s’agissait : le monsieur en question sourd que je connaissais était président d’une association et il devait employer une secrétaire, ou une interprète à qui il avait demandé de m’appeler ! Cette anecdote illustre tout à fait votre propos.
Il y a quelques années, un chanteur français avait réalisé un clip où il accompagnait sa chanson d’une traduction signée. Pour ce faire il avait été aidé par une jeune femme sourde qui lui avait enseigné les rudiments de langue des signes nécessaires pour mener à bien cette entreprise. Ce petit événement a été commenté dans le cadre d’une émission radiophonique au cours de laquelle les animateurs ont appelé cette jeune femme sourde. Il ne pouvait s’agir que d’une conversation téléphonique préalablement arrangée par un assistant qui avait nécessairement prévu le recours à une interprète. Le dialogue qui s’établit fut pour le moins surprenant.
- Allô, ici (…), nous aimerions parler à Madame (…)
- Oui, c’est moi.
- C’est vraiment vous Madame (…) ?
- Oui, oui, c’est bien moi.
En aparté les animateurs : « Mais ça n’est pas possible, elle est sourde, elle ne peut pas nous entendre ». Malgré leur demande réitérée ils n’obtinrent pas d’éclaircissements et c’est, manifestement très embarassés (sans risque de se tromper on peut affirmer que le public et les auditeurs devaient être logés à la même enseigne), qu’ils durent se résoudre à poursuivre l’entretien téléphonique. Cette anecdote, à mon sens est exemplaire, elle montre jusqu’à quelle extrémité peut conduire le souci de neutralité mal compris, il perturbe l’échange entre sourds et entendants en faisant de l’interprète une prothèse linguistique, un instrument qui en tant que tel ne doit pas se nommer.
Ch. G.: Oui c’est un bon exemple. L’interprète doit se présenter, expliquer calmement la nature de sa prestation, les conditions requises pour qu’il puisse travailler correctement ; cela ne peut que lui faciliter la tâche et ce, dans l’intérêt de tous. Ces gens veulent s’en tenir à la dimension linguistique de l’interprétation, se comportent comme des robots. Pire encore ! Certains affichent une agressivité gênante surtout dès qu’ils ont l’impression que leur neutralité est menacée. Cette attitude s’est développée en réaction contre l’interprétation telle qu’elle était pratiquée à l’origine : par des proches, des membres de la famille.
Ph. S.-G. : Permettez, pour nos lecteurs que j’illustre ce propos. À l’occasion du quarantième anniversaire de l’ESIT en 1997 Jean-François Labes sourd et directeur de l’école française de langue des signes décrit bien ce qu’il en était à l’origine : « Autrefois il n’y avait pas d’interprètes à proprement parler. C’était un parent, frère sœur, cousin ou bien un ami qui charitablement accompagnait le sourd. Il interprétait certes, mais surtout il aidait le sourd, parlait à sa place. Bien souvent alors que le sourd n’avait fait plus de trois signes l’interprète se lançait dans un discours interminable. A mon sens il ne s’agissait pas là d’interprétation. J’ai une anecdote à ce sujet. Cela se passait au tribunal. Le prévenu sourd était impliqué dans un accident de voiture et on avait convoqué un interprète. Le sourd au volant de sa voiture avait percuté un véhicule conduit par un entendant lequel était mort des suites de l’accident. Le sourd était entièrement responsable de la collision. Le juge, par le truchement de l’interprète lui demande s’il est conscient de sa responsabilité, s’il éprouve du regret. Le sourd répond en langue des signes “Il était âgé, il est mort, c’est la fatalité”. L’interprète choqué par la réponse a traduit en français “Oui, oui, oui, il regrette”. Ça c’était l’interprète à l’ancienne mode. Ce sourd-là doit une fière chandelle à l’interprète qui a menti pour lui sauver la mise. Aujourd’hui cela ne se serait pas passé ainsi. ».
Il est vrai que des interprètes ont été amenés à « arrondir les angles », pour ne pas dire plus, et on peut comprendre qu’une remise en cause de certaines pratiques devait être envisagée. Toutefois comme on l’imagine aisément, cette remise en cause a donné lieu chez certains interprètes à des attitudes tout aussi critiquables. Excusez-moi, je vous ai coupé…
C.G. : Il y a une dizaine d’années la préoccupation majeure en ce qui concerne les interprètes, c’était le niveau de qualification ; il fallait absolument qu’ils aient un diplôme. Nos interprètes se sont formés au SERAC ou à l’ESIT. Cela répondait à un besoin d’expertise et aussi à la demande des sourds qui refusaient les interfaces qui intervenaient plus dans le cadre d’interprétation de liaison.
Ph. S-G.: Si vous me permettez, des cas de figure où la déclivité culturelle est souvent plus importante qu’à l’occasion de l’interprétation de cours. Je donne un exemple. Les interprétations de liaison lorsqu’elles mettent en présence par exemple un juge au registre soutenu et un prévenu sourd peu scolarisé, avec des moyens de communication limités offre une déclivité culturelle qui nécessite une adaptation importante de la part de l’interprète.
A l’occasion de la lecture du rapport d’expertise par un psychologue à un prévenu sourd auteur d’un viol, j’ai eu à interpréter pour ce dernier le fait qu’il était accessible à une sanction pénale. Deux difficultés : la langue des signes n’a pas le lexique ni la rhétorique pour dire la même chose de façon aussi abstraite, par ailleurs le prévenu avait une langue des signes très rudimentaire, il n’avait pratiquement pas été scolarisé. J’ai donc informé le psychologue et lui ai soumis une formulation plus concrète qu’il a approuvé et que j’ai signé et mimé pour le sourd. Dans ce cas de figure l’apport personnel de l’interprète est autrement plus important qu’en interprétation de conférence. Cependant il s’agit de respecter certaines règles. Il doit toujours indiquer les limites de l’interprétation. S’il recourt le cas échéant au mime, au dessin ou à toute forme d’explicitation, comme le préconisent les interfaces, il doit le faire avec, condition sine qua non, l’implication et l’accord exprès de la personne dont il transmet le message.
C. G.: Oui mais de toute façon à cette époque, les sourds dans leur immense majorité, voulaient des interprètes ; pour eux, il ne s’agissait pas seulement d’un service ; c’était un droit qui s’inscrivait dans une revendication plus large : la reconnaissance de la langue des signes, l’affirmation de l’identité sourde, un désir d’autonomie. D’où la demande d’interprètes diplômés « neutres» par opposition aux interfaces qui étaient mal perçus parce qu’ils sont censés aider, prolonger en quelque sorte l’action des interprètes « familiaux ». Maintenant les choses évoluent. Mêmes si tous les besoins en interprétation ne sont pas satisfaits, on n’en est plus, au moins en région parisienne, à revendiquer la présence d’un interprète. C’est maintenant un fait acquis. Ce qui fait que les sourds voyant leur attente satisfaite se recentrent sur les vrais besoins. Je crois que ce revirement va aussi intervenir progressivement dans les régions au fur et à mesure que l’interprétation se banalisera.
Ph. S-G.: Les vrais besoins, c’est-à-dire?
C. G.: Comprendre ! les sourds assurés d’avoir un interprète, veulent désormais comprendre. Cette demande est notamment le fait d’étudiants, il s’agit d’enseignement supérieur, qui désirent comprendre les cours même si pour cela il faut aller au delà de l’interprétation stricto sensu.
Ph. S-G.: Il doit s’agir d’étudiants en difficulté?
C. G. : Non, bien au contraire, il s’agit d’étudiants très autonomes qui n’ont rien à prouver et pour qui l’interprétation n’est plus une question de principe mais un accompagnement qui se doit d’être « rentable». Ceci expliquant cela, ils n’hésitent pas à demander un(e) interface plutôt qu’un(e) interprète.
Ph. S-G.: Est-ce que cette demande est importante?
C.G.: Ce n’est pas un raz de marée, mais on constate tout de même une évolution significative et je pense que le phénomène ira en s’amplifiant.
Ph. S-G.: N’y a-t-il pas une contradiction entre l’autonomie dont vous faites état à propos de ces sourds et leur besoin d’un accompagnement?
C.G.: Au contraire avec cette évolution de la demande nous assistons à une dédramatisation. Plus les sourds sont autonomes plus ils sont à même de faire état de leurs besoins sans crispation sur des positions de principe. A ce propos, je me fais souvent la réflexion que la notion d’accompagnement gagnerait à être examinée dans d’autres contextes que celui de la surdité. En effet les VIP dans les grands hôtels sont très entourés, les dirigeants d’entreprise, les hommes politiques, les ministres ont un chauffeur, un secrétaire, etc. ; force est de constater que ces gens bénéficient d’un accompagnement dont l’importance est proportionnelle à leur réussite sociale. Il n’y a que dans le contexte de la surdité que l’accompagnement est considéré comme un stigmate dévalorisant. En France on a du mal à intégrer cette notion d’accompagnement parce que d’une manière générale avec le modèle qui est le nôtre, tout le monde doit être fait sur le même moule, il n’y a pas de place pour la spécificité sourde.
Ph. S-G. : Cette réticence s’agissant des sourds est d’autant plus injustifiée que les sourds sont en quelque sorte ce qu’ils font de ce que la société fait d’eux. Autrement dit, notre système éducatif est sans doute en cause. Ce n’est que justice que de leur offrir un accompagnement. Pour en revenir aux interfaces, cette extension de leurs champs d’activité, leurs interventions dans le domaine impliquent un niveau d’expertise très élevé et des capacités d’adaptation très importantes.
C. G.: Tout à fait. Pour répondre à la demande nous réfléchissons à une formation spécifique qui prenne en compte la nature des missions qui sont confiées sur le terrain aux interfaces.
Ph. S-G. : L’activité de l’interface et de l’interprète ne sont pas aussi éloignées qu’on veut bien le dire. En effet, à mon sens l’interface doit au moins être interprète. L’interprète restitue un message dans le cadre d’un projet bien particulier, projet (enseigner, informer, distraire etc.) dont il doit absolument tenir compte. Si, au delà de cette nécessaire adaptation au projet, on met l’accent sur la dimension d’accompagnement cela ne signifie surtout pas qu’il faille tenir pour quantité négligeable la qualité de l’interprétation. Il s’agit de former des professionnels de haut niveau : des interprètes compétents qui auraient une corde supplémentaire à leur arc, qui seraient à même de donner, si nécessaire, à leur intervention, la dimension d’accompagnement requise. Il faudrait mettre sur pied un complément de formation qui pourrait être proposé aux praticiens qui le souhaitent. L’interface ne doit pas surtout pas être considéré comme un interprète au rabais ; bien au contraire !
C. G.: C’est un point de vue inhabituel mais intéressant.
Ph. S-G.: Les interfaces sont des intervenants dont on minore les prestations. À ce sujet nous invitons les lecteurs à se reporter à l’article « le métier d’interprète en langue des signes et celui d’interface » publié sur le LESART le 1er novembre 2016.