Réflexions suscitées par l’article Elle soutient et décroche sa thèse en langue des signes publié le 17 octobre 2024 par le journal le Parisien.
Philippe Séro-Guillaume
Camille Ollier, jeune femme sourde, vient de soutenir avec succès sa thèse de doctorat en faisant appel à une plus exactement deux interprètes en langue des signes.
Bien évidemment on ne peut que saluer cette réussite qui a impliqué une somme de travail énorme et une lutte constante pour obtenir un accompagnement adéquat (interprétation des cours)
Ci-dessous le second passage qui à mon sens, mérite un commentaire.
•Les interprètes ont cravaché aussi. « C’est le défi de ma carrière, clairement ! Il faut restituer le sens et la forme qu’exige la rigueur scientifique. Et comme nous interprétons en simultané, si c’est mal dit, c’est trop tard » décrypte Aurore Tabuteau qui a épaulé Camille Ollier tout au long de sa thèse. Durant quinze jours avant la soutenance, ce binôme a répété ce grand oral avec un second interprète. « Un énorme travail, beaucoup de stress et de fatigue », retient Camille Ollier.
L’expérience aidant je peux témoigner qu’effectivement la solennité de l’événement, la qualité des intervenants, le contenu des échanges sont des facteurs importants de stress pour l’interprète. Les soutenances (thèses ou mémoire) ne sont pas les seules interprétations stressantes. Les colloques (par exemple intervention de Danica Seleskovitch directrice de l’ESIT ou celle d’A. Morel présidente de la Fédération Nationale des Sourds de France au Symposium européen des interprètes pour déficients auditifs), les meetings politiques (discours de François Mitterrand à l’occasion de la campagne présidentielle, Jean-Michel Blanquer) le sont tout autant.
La réaction du public peut aussi se révéler stressante. Le public sourd lorsqu’il est composé de militants de la culture sourde n’est pas tendre avec les interprètes !
Le stress inhérent à la solennité de l’événement ne doit pas occulter le fait que l’interprétation de cette soutenance de thèse s’est déroulée dans les meilleures conditions possibles, conditions que l’on aimerait retrouver plus souvent. En effet :
- L’interprète « principale » a interprété les cours de l’étudiante sourde pendant toute l’année universitaire. Elle connait donc parfaitement le sujet. Le fond mais aussi la forme en ce sens qu’elle a écouté attentivement pour les interpréter les discours, la façon de formuler les choses des enseignants. Ce qui va l’aider considérablement lorsqu’il s’agira d’interpréter l’étudiante sourde de LSF en français.
- Dans le même ordre d’idée tout au long de l’année l’interprète et l’étudiante se sont mises d’accord pour attribuer un signe à chacun des concepts inédits en LSF rencontrés au fil des cours. Elles ont élaboré un code (on ne peut pas parler stricto sensu de vocabulaire puisque les signes en question ne valent qu’entre l’étudiante et son interprète) qui facilite beaucoup leur expression en LSF
- Les interprètes et la thésarde ont pu répéter/s’exercer quinze jours la soutenance. Ce qui est exceptionnel !
- L’interprète « principale » a eu quinze jours pour mettre au courant le confrère appelé en renfort.
Ce sont les prestations telles que cette soutenance de thèse qui sont invoquées pour valoriser le métier d’interprète français/LSF LSF/français et ce d’autant plus qu’elles favorisent la visibilité des sourds en leur permettant de participer désormais à toutes les conférences et manifestations culturelles qui ont à voir avec la surdité. Prestations équivalentes à celles des interprètes de conférence qui officient dans les organisations européennes et internationales.
A ce propos il faut savoir que les interprètes de conférence constituent une élite prestigieuse regroupée au sein de l’AIIC, la seule association internationale d’interprètes de conférence. Les interprètes en langues des signes peuvent désormais y adhérer.
Toutes les interprétations ne se déroulent pas loin s’en faut, dans d’aussi bonnes conditions que cette interprétation de soutenance de thèse. Lorsqu’il s’agit d’interprétations dites de liaison (consultation médicale, commissariat de police, tribunal, avocat (liste non exhaustive) les choses se passent très différemment.
Convoqué par exemple, au tribunal l’interprète ne connait pas :
– la ou les personnes sourdes. Il doit sur le champ s’assurer qu’il communique de façon satisfaisante avec elle.
– la raison de leur mise en cause. Il doit tout aussi rapidement s’en enquérir auprès du juge.
Il devra expliquer aux uns et aux autres la nature de sa prestation et les modalités de son intervention s’ils ont affaire pour la première fois à un interprète
Aucune préparation, découverte « sur le tas » du sujet, des protagonistes, l’interprétation de liaison moins prestigieuse que l’interprétation de conférence est un exercice périlleux qui réclame tout autant de compétence
Un exemple pris dans le domaine judiciaire, me permettra d’expliciter ce point. Toutes les interprétations de liaison ne sont pas du même tonneau, il s’agit d’un cas extrême mais de ce fait il a le mérite de me permettre d’exposer clairement ce qui est en jeu s’agissant de la prestation de l’interprète. A l’occasion de la lecture du rapport d’expertise par un psychologue à un prévenu sourd auteur d’un viol, j’ai eu à interpréter pour ce dernier le fait qu’il était accessible à une sanction pénale. Deux difficultés : la langue des signes n’a pas le lexique ni la rhétorique pour dire la même chose de façon aussi abstraite, par ailleurs le prévenu avait une langue des signes très rudimentaire, il n’avait pratiquement pas été scolarisé. J’en ai donc informé le psychologue et lui ai soumis une formulation plus concrète qu’il a approuvé et que j’ai signé et mimé pour le sourd.
Dans ce cas de figure l’apport personnel de l’interprète est autrement plus important qu’en interprétation de conférence. Cependant il s’agit de respecter certaines règles. Il doit toujours indiquer les limites de l’interprétation. S’il recourt le cas échéant au mime, au dessin ou à toute forme d’explicitation, comme le préconisent les interfaces, il doit le faire avec, condition sine qua non, l’implication et l’accord exprès de la personne dont il transmet le message.
La dimension strictement linguistique n’est qu’une composante parmi d’autres de l’interprétation. En effet, elle requiert de la part des praticiens une grande capacité d’adaptation à des publics très divers, de l’illettré asocial quasiment a-lingue à l’étudiant, au doctorant et aux contextes les plus variés,
QUELQUES EXEMPLES D’INTERPRÉTATION EN LANGUE DES SIGNES
Dans le cadre d’institutions spécialisées dans l’éducation ou la prise en charge des sourds
Ces organismes comptent dans leurs rangs des salariés ou des membres entendants et sourds, ce qui expliquent le besoin d’interprétation. Par exemple : conseils d’administration, réunions de synthèse, journées d’étude, séminaires, entretiens, réunions d’éducateurs, de professeurs, réunions syndicales, réunions de parents, entretiens avec des parents sourds d’enfants sourds.
Interprétation de liaison
Justice
Commissariats de police, Tribunaux : Correctionnelle, Cour d’appel, Cour d’assises, Juges aux affaires matrimoniales, Avocats, examen psychiatrique, etc.
Administrations
Préfectures, Mairies, Centres des impôts etc.
Organismes sociaux
Sécurité sociale, Caisse d’allocations familiales, ASSEDIC, Bureaux d’aide sociale, Mutuelles, COTOREP, CDES etc.
Santé
Hôpitaux, cliniques et maisons de santé etc.
Interprétation de cours pour des élèves ou des étudiants sourds
Quelques exemples :
Initiation au traitement de texte (Ministère de la défense et banques)
Oléo-pneumatique, métaux en feuille (RATP)
Psychologie, sociologie, psychopathologie (Diplôme d’éducateur spécialisé)
Linguistique, psychologie, CNEFEI
Histoire (1ère et 2ème année de BEP)
Philosophie (terminale) etc.
Interprétation de conférence
Quelques exemples :
Congrès national des sourds de France, Symposium européen des interprètes pour déficients auditifs,
journées d’étude du Comité national de coordination de l’action en faveur des personnes handicapées, Colloque international de l’ACFOS Un projet pour chaque enfant sourd :enjeux et pratiques de l’évaluation, meetings de la campagne présidentielle de François Mitterrand, Colloque de la Fédération Française de l’Ordre Maçonnique International « Le Droit Humain », cérémonies religieuses catholiques et juives, réunions associatives etc.
Quelques personnalités :
Danica Seleskovitch, Pierre Bérégovoy, Françoise Dolto, Georgina Dufois, Claude Evin, Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, George Hage, Lionel Jospin, François Mitterrand, Lionel Stoléru, Jean-Michel Blanquer, etc.